Boris Chomon

en résidence du 8 au 16 avril 2019

 

Après son Master en Lettres modernes, par peur du vide, Boris Chomon file au Japon pendant quelques mois puis revient en France pour passer une année à Lussas, afin de découvrir l'Ardèche et le cinéma. Tout juste sorti de l'École documentaire, il rencontre Alain et commence à le filmer. Au bout de quelques mois, par l'appel du bide, mais aussi par goût du partage, de l'aventure et des grandes tablées, il accepte un poste de cantinier sur un court métrage fiction avant de se frotter, pendant deux ans, à la cuisine du cinéma. Au fil et en parallèle de ces pérégrinations, il essaie de développer quelques projets de films, à partir de ses rencontres et de ses intuitions, et dont la plupart sont encore aujourd'hui en construction ou en réflexion... Alain pourrait dès lors bien être le sujet de son premier film. Il ne tient qu'à eux... Boris Chomon a été accueilli en résidence à Montévidéo pour sa création Alain Penso de la Vega déchire la toile (titre sans doute provisoire).

 

 

 

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"J’ai rencontré Alain il y a bientôt six ans, et depuis, je n’ai jamais cessé de le filmer, à intervalles plus ou moins réguliers.

Alain aime le cinéma et la caméra. Il montre, dans sa vie quotidienne, des dispositions à jouer la comédie, et excelle dans l’art de la mise en scène. C’est pour lui un moyen de se distinguer, de capter l'attention et être au centre des regards, car il a un extraordinaire, un insatiable besoin d'aimer, et surtout d'être aimé. Cela lui permet également d’interpréter sa réalité pour mieux la supporter, et de ne pas être lui-même.

Ne pas être soi-même, c'est le point de départ du romanesque, et c'est cet aspect qui me plaît chez Alain. Mais c'est aussi la pierre d’achoppement dans la mise en œuvre du portrait que je souhaite faire de lui : en me retrouvant face à un homme que je ne semble jamais déchiffrer, confronté à un personnage en constante représentation et en face duquel il m’est difficile de trouver ma place, ma confusion grandit au fur et à mesure que je le filme.

C’est pourquoi les images et les sons que j’ai fait de lui, toute cette matière accumulée depuis des années, ne suffisent pas encore, à ce jour, à faire un film. J’ai toujours filmé Alain dans l’instant présent, de manière spontanée et plus ou moins dissipée, sans jamais réellement réfléchir au préalable au dispositif, à mon regard, ou à une forme filmique.

J’ai beaucoup filmé Alain dans l’espace public, marchant dans les rues ou assis à la terrasse d’un café, discutant avec ses ami.e.s, s’adressant aux inconnus ou se donnant en spectacle. C’est pourquoi aujourd’hui j’ai envie d’essayer autre chose et le filmer dans un lieu clos, en plan fixe, pendant une seule journée, et, surtout, qu’il s’adresse uniquement à moi. Ce long entretien, qui serait le corps du film, pourrait se dérouler dans une salle de cinéma, lieu de tous les fantasmes qu'il fréquente assidûment. Sur l’écran seraient parfois projetés des extraits des films qu’il a réalisés, des morceaux d’interviews qu’il a données jadis à des journalistes de télévision, voire quelques images que j’ai fait de lui auparavant : Alain grimé en Michel Polnareff lors du retour sur scène de celui-ci en 2016, Alain en campagne en faveur du cinéma dans les rues de Paris lors des dernières élections législatives, ou Alain parlant de tout et de rien avec Serge et Marguerite, ses deux plus fidèles amis.

La référence que j’ai en tête pour ce film est celle des portraits de la série des « Cinéastes, de notre temps », collection de documentaires produite en 1964 par Janine Bazin et André S. Labarthe, et dont chacun est consacré à un/e cinéaste qu’ils admirent. Si l’idée de Bazin et Labarthe était de mettre un/e réalisateur/rice célèbre face à un autre réalisateur (non moins célèbre parfois), en ce qui concerne le film qui nous intéresse, rien de cela : Alain est un réalisateur amateur, « ni vu ni connu », quant à moi je n’ai réalisé aucun film à ce jour.

Ce serait un film d’entretien qui ne comporterait pas de voix off et chercherait à donner la parole à Alain, pénétrer son univers, sans forcément recourir à l’interview. Alain nous parlerait de cinéma, de son enfance et du temps qui passe, mais aussi des femmes de sa vie, d’astrologie et de la recette du riz au lait, dessert que lui faisait sa grand-mère lorsqu’il était enfant, sorte de madeleine de Proust.

Pour autant, ce film ne serait pas uniquement (ou pas vraiment) un film d’entretien. Tout en restant « chez Alain », dans cette salle de cinéma, il me faudra aussi créer un autre espace et un autre temps que celui de son discours. Autrement dit, quitter le sujet pour arriver à un récit. Parfois le temps se suspendra, le passé se mélangera au présent, l’unité de lieu et de temps multiplieront les visions, des personnages secondaires apparaîtront (des proches ou des ami.e.s d’Alain, mais aussi des personnes qu'il a croisées autrefois, il y a longtemps, comme Gérard Courant, l'inventeur du Cinématon, qui fit son portrait en 1978 et, dans l’idéal, le cinéma se logera là où on ne l’attend pas. C’est de cette manière que je veux brosser le portrait drôle et fil d’un homme qui approche les 70 ans et qui a dédié (mais l’on pourrait tout aussi écrire « consacré » ou « sacrifié ») sa vie au cinéma, Alain Penso de la Vega.

 

Boris Chomon